Tuskaland

8 contre-vérités sur la navigation viking

1. Le bateau viking est impropre au transport de marchandises encombrantes

"Le bateau viking était impropre au transport de marchandises lourdes en grandes quantités, ce qui condamnait les Scandinaves, en quelque sorte à faire le commerce d’objets de prix en quantités modérées et aisément transportables." Régis Boyer, La Vie quotidienne des Vikings (800-1050), éd. Hachette Littérature p.162.

Le mythe du Viking commerçant de produits de luxe est né avec les découvertes de Gokstad en 1880 et Oseberg en 1904. Ces langskips, des bateaux de guerre, étaient si mal conçus pour le transport de marchandises encombrantes que les archéologues en ont déduit que leurs propriétaires étaient obligés de commercer des produits peu encombrants, à forte valeur ajoutée, pour rentabiliser leurs voyages commerciaux, des produits de luxe donc.

Depuis cette époque, on a découvert des épaves de kauskips, navires de transport de marchandises qui remettent en cause cette conception pourtant toujours ancrée dans l’esprit de nombreux chercheurs.

Un knorr, principal navire de charge des Vikings

2. Les navires de transport de marchandises apparaissent vers 900

"Vers 900, les constructeurs scandinaves commencèrent à développer deux types de navire: d’une part, des navires de guerre longs et élégants; de l’autre, des navires de charge, courts et larges en comparaison." - Anders Winroth, Au Temps des Vikings, éd. de la Découverte, p.91.


Le navire de commerce le plus ancien connu est celui de Klaastad daté de 990. Certains spécialistes en déduisent que ce type de navire est apparu vers 900, époque de la colonisation de l’Islande. C’est une déduction scientifiquement fausse. Pourquoi faire remonter son apparition à 900 et pas 800, voire 700 ?

Logiquement aussi, on ne se lance pas dans le pillage massif  des rivages européens et la traite des esclaves sans navires capables d’emporter butin, matériel et ravitaillement. Pour les commerçants scandinaves, cinquante tonnes de blé avaient plus de valeur que dix lingots d’or.

Historiquement, la Saga de Ragnar Lodbrok met en scène le chef de guerre qui se fait houspiller par son épouse car il fait construire deux « navires de charge » au lieu de « navires de guerre » pour assaillir l’Angleterre. Cette scène se déroule dans les années 830. Les navires de commerce existaient bien dès cette époque.

Avec beaucoup de bon sens, Ole Crumlin Pedersen estime que ces navires - moins sophistiqués que les langskips- auraient pu naître en même temps que le développement de l’usage de la voile vers 650 au plus tard. D’autres, comme Detlev Ellmers, vont plus loin et estiment que dès l’apparition des navires romains au IIIe siècle, les Scandinaves prirent conscience de l’intérêt du recours à la voile.

3. Les navires vikings étaient capables de s’échouer n’importe où

Faux. Seuls les langskip, les transports de troupes faiblement chargés - mais souvent lestés de pierres, pouvaient s’échouer sur une plage et y rester sans danger. 

Par contre, les kauskip qui pouvaient embarquer plusieurs tonnes de marchandises ne pouvaient pas s’échouer sur une plage. La masse embarquée aurait déformé la fragile coque construite à clin. Les navires de commerce devaient rester à l’ancre pendant les escales. C’est la raison pour laquelle les Vikings ont été dans l’obligation de prendre le contrôle d’escales pour en faire des ports sécurisés le long du littoral atlantique, et ce avant même le début des invasions.

Un langskip, littéralement long-navire, et un kaupskip , un navire marchand et de transport

4. Aucun port viking n'a encore été découvert en France

"Malgré leur nombre et leur importance, ni les fouilles programmées, ni les opérations préventives n’ont permis d’identifier des installations scandinaves." Anne Nissen-Jaubert, La progression des Vikings des raids à la colonisation, GHRIS, PUR, n°14, 2003, p.171.

Entre 2001 et 2009, l’équipe du Professeur Mariotti a prospecté le lit de la Charente sur un kilomètre. De nombreux artefacts scandinaves furent découverts, mais le plus intéressant est la présence d’un quai et d’une digue qui ont été en activité entre 850 et 920. Or, les Vikings prennent Saintes en 845 et quittent Oléron en 928.

La présence de ce quai viking signifie que les Vikings disposent bien de navires de commerce dès le début des invasions et non à partir de 900, date de la colonisation de l’Islande.

5. Les flottes vikings étaient des rassemblements occasionnels de flottes éparses

"Les grandes flottes vikings regroupaient de nombreux contingents plus petits dont les chefs avaient décidé de joindre leurs forces pour l’occasion." - Anders Winroth, Au Temps des Vikings, éd. de la Découverte, p.100.

Si cela avait été le cas, les Vikings auraient accumulé les revers. Les conflits se seraient multipliés entre les chefs rivaux, les navires de tonnage et de facture différents auraient navigué à des allures inégales, auraient comporté des équipages dépareillés impossibles à ravitailler. Les flottes vikings auraient été ingérables et incapables de se projeter en Méditerranée.


Les Vikings ont en réalité probablement bâti leurs flottes comme le fit Guillaume le Conquérant, dans des chantiers navals organisés par le plus célèbre des Saekonung, le roi des mers Ragnar. Ces navires avaient le même gabarit, des équipages homogènes et naviguaient à la même allure.

Broderie de la Tapisserie de Bayeux (39B): construction de bateaux et abattage du bois - Photo: RMN Grand Palais

6. Les Vikings n’ont jamais disposé de flottes gigantesques

"Ils s’organisent en bandes, en flottes dont le nombre n’atteindra jamais les chiffres exorbitants que nous donnent les clercs pusillanimes..." - Régis Boyer, Idées Reçues: Les Vikings, éd. Le Cavalier bleu, p31.


Certains spécialistes, devant la difficulté à comprendre comment les Vikings s’y sont pris pour construire et financer leurs flottes d’invasion, estiment que les moines qui décrivent des flottes de plusieurs centaines d’unités ont tous exagéré et menti. Les moines pas plus que les compilateurs arabes n’ont exagéré, ni menti sur le nombre de leurs ennemis. Des flottes de 120 navires étaient régulièrement évoquées. D'autres également de 250, 350 et 700 navires. 

Il fut possible de construire de telles flottes. Il a suffi de trouver de vastes forêts de chênes vierges pour construire les coques et de mettre la main sur des centaines de métiers à tisser - il faut quatre années pour tisser une voile de 100m2 - , ce qu’ils firent en s’emparant de Dorestad sur le Rhin en 834, Anvers sur l’Escaut et Witla sur la Meuse en 835.

Cet effort de guerre ne va pas être financé par l’impôt comme dans le monde chrétien, mais par le commerce.

Siège de Paris par les Vikings - Gravure du XIXème siècle

7. L’île de Groix était une base scandinave

" Il faut imaginer que Groix était une base arrière régulière fréquentée et bien connue." - Régis Boyer.

"Qui voit Groix voit sa croix". Le dicton dit assez à quel point Groix, cernée par des falaises noires et des récifs, était une île hostile. Certes, on y a trouvé la tombe d’un roi des mers sur une plage difficile d’accès, mais le site a été choisi davantage pour ses qualités de sanctuaire que sa facilité d’accès.

Le choix d’une escale à Groix est d’autant plus improbable qu’il existe à moins de 20km de là un site idéal pour y implanter une base : Quiberon. Ses longues plages d’échouage protégées de la houle atlantique et des attaques terrestres faisant face aux embouchures de la Loire et de la Vilaine incitèrent les hommes du Nord à en faire leur base pour rayonner dans le sud Bretagne.

Île de Groix - Photo: Joel Supéry

8. Les Vikings ont traversé la Russie en faisant rouler leurs navires sur des rondins

Extrait de la saison 4 de la série télévisée Vikings,  réalisé par Michael Hirst

 

Il est exact que les sources franques nous apprennent que Veland en 862 fit rouler des navires à travers un méandre probablement entre Pîtres et Belboeuf pour assiéger Sidric dans Oissel, près de Rouen. De même, en 885, Sygtrygg fit rouler ses navires pour contourner Paris dont le comte lui refusait le passage. C’était faisable, mais risqué : les bateaux étaient très vulnérables pendant de telles opérations et les Vikings ne le firent que de manière exceptionnelle.

Pour la traversée de la Russie, les Vikings ne firent pas rouler leurs unités de combat dans la plaine. Trop dangereux, fatiguant et vain. Les sources nous apprennent qu’ils achetaient aux
indigènes des embarcations sommaires avec lesquelles ils descendaient jusqu’à la Mer Noire et qu’ils abandonnaient sur place lorsqu’il s’agissait de remonter le fleuve. Aucun navire viking n’a traversé la Russie pour rejoindre la Méditerranée.

Les navires vikings présents en Méditerranée sont soit passés par Gibraltar, soit été construits sur les rivages méditerranéens.