Tuskaland

866, la bataille de Brissarthe

En 865, ulcéré par la disparition d’Asgeir, secondé par des Bretons, Hastein ravage la marche de Bretagne. En 866, Hastein commet une erreur. Il attaque Le Mans. Lui et ses quatre cents hommes se sont trop éloignés de la Loire. Robert le Fort qui guette depuis des semaines le moindre faux pas de son adversaire voit là une occasion inespérée d’éliminer le plus redouté des Vikings. Il est certain que si Hastein est éliminé, Charles reprendra définitivement la main sur la Loire. La disparition d’Hastein signifierait la libération de la Neustrie. La victoire au nord de la Loire acquise, Charles pourrait enfin se tourner vers l’Aquitaine et même envisager la reconquête de la Gascogne. Robert le Fort lance la cavalerie franque aux trousses du plus redouté des chefs vikings. Hastein essaie de rejoindre sa base sur la Loire, probablement à Saint-Florent-le-Vieil où les Normands ont disposé d’un lieu de rassemblement des esclaves. La cavalerie franque le rattrape à Brissarthe, un village au nord d’Angers. Hastein et ses hommes ont de la chance : l’église de Brisarthe est une solide bâtisse en pierre dans laquelle ils s’embusquent. Les meilleurs capitaines de Charles le Chauve sont présents pour l’hallali d'Hastein : Rannoux de Poitiers qui a capturé Pépin, Robert le Fort, Godefroi et Herivée…

Avec ses hommes, le « vomi de l’enfer », surnom contemporain donné à Hastein, s’est enfermé dans l’église. La nuit tombe, les cavaliers francs encerclent le village et bivouaquent en attendant l’arrivée des hommes de troupe. Lorsqu’ils seront là, l’assaut pourra être lancé. Mais au cœur de la nuit, les Vikings tentent une sortie. La surprise est totale : les Francs tentent de contenir l’ennemi. Mais contre toute attente, les païens ne cherchent pas à fuir ; ils mettent le feu au village et décident de se battre : ils ont décidé de mourir. C’est le Ragnarök, leur Ragnarök, un suicide collectif. Les Francs se ruent sur les Normands, confiants dans leur supériorité numérique. Mais le combat commence mal : un archer, sans doute posté dans le clocher, identifie Rannoux. Le vaillant comte de Poitiers est touché et doit se retirer du champ de bataille. Puis, les Danois repèrent Robert. Hastein lui-même, épaulé par sa hird, avance droit sur le comte. La hird s’est mise dans la formation du « groin de cochon » et progresse comme l’étrave d’un navire à travers les rangs francs. Les haches scandinaves arrachent les boucliers. Les épées et piques transpercent les ennemis. Entouré de son élite guerrière, Hastein n’a aucun mal à se frayer un passage parmi ces cavaliers qui ne savent pas se battre en fantassins. Le chef viking avance irrésistiblement jusqu’au comte, le plus ferme soutien de son roi, celui qui a multiplié les victoires sur les hommes du Nord. Hastein n’est pas seulement le « vomi de l’enfer », il est aussi le plus redoutable des guerriers dont l’adresse, la ruse et le courage font l’admiration de ses hommes. Hastein n’est pas un chef comme les autres. Il est né à Trancault en Champagne. Adolescent, il a rejoint les rangs vikings sans doute en Frise et rapidement, sa ruse et son courage ont été remarqués. Asgeir l’a repéré pour qu’il rejoigne la hird de son fils adoptif, Björn et ce dernier l’a choisi pour frère juré. Hastein abat de sa main le comte Robert, l’ancêtre des Capétiens.

Les Danois se saisissent de la dépouille et la ramènent dans l’église pour lui ôter son casque et s’assurer de son identité. Cette mise à mort du plus grand chef de guerre franc, suivie d’une identification méticuleuse, n’est pas un coup de chance, c’est une exécution. Cette exécution répond à un devoir de vengeance : cette mise à mort confirme que Robert a bien tué un chef majeur lorsqu’il s’est emparé des bannières. Asgeir vengé, Hastein a accompli son devoir et ses hommes n’ont aucun mal à briser l’encerclement et rejoindre les sous-bois. Pour faire bonne mesure, ils emmènent le corps de Robert : ce choix présente plusieurs avantages. Il est la preuve qu’ils ont bien remporté le combat – des vaincus qui se débandent ont déjà fort à faire avec leurs blessés et ne s’embarrassent pas d’un cadavre –, ensuite, il prive les Francs d’une occasion de glorifier un héros, enfin il parachève la vengeance en empêchant Robert de bénéficier d’une sépulture chrétienne.

Les chroniqueurs évoquent une victoire franque puisque les Carolingiens restent les « maîtres du champ de bataille », mais la victoire est amère pour Charles. On lui promettait la tête du « dernier viking », et le voilà qui non seulement perd Robert le Fort, mais aussi Rannoux qui succombe à sa blessure. Après la perte d’Étienne de Clermont, Charles le Chauve vient de perdre en un combat les deux plus fermes soutiens de sa royauté. Un désastre. Dans ce combat, le rusé Hastein a réussi à séparer le commandement militaire franc de sa troupe, à l’attirer sur le terrain le plus défavorable, un village qui ne ressemble en rien à un champ de bataille, et à imposer à des cavaliers un combat de fantassin, qui plus est au cœur de la nuit. Le traquenard tendu par le plus rusé des Vikings, celui qui est entré dans Nantes déguisé en commerçant et dans Luna en cadavre, a parfaitement fonctionné. Abattu par ce revers terrible qui anéantit ses espoirs d’en finir avec les Normands, Charles le Chauve accuse le coup. Les Danois ont gagné, il le sait.

Hastein est entouré de Bretons et Charles va considérer que son vainqueur est Salomon, le nouveau roi breton. En 867, Charles le Chauve signe le traité d’Entrammes par lequel le roi de Francie abandonne le Cotentin et l’Avranchin au roi breton. Cet abandon donne à Charles l’illusion de faire une bonne affaire : il offre à son adversaire un cadeau empoisonné, une terre occupée par les païens depuis 836. Il peut espérer qu’un jour, ses ennemis se combattront et s’affaibliront mutuellement. Ce renoncement franc au Cotentin constitue une victoire pour les Danois. Cela ne vaut pas un traité direct, mais c’est la garantie d’une tranquillité tant que Salomon, leur allié, est vivant.