Tuskaland

843, Nantes, le Pearl Harbour franc

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L’attaque contre Nantes en 843 est l’une des plus spectaculaires et étonnantes des invasions. Elle est également la plus importante : c’est un basculement. Sa vie durant, Charles le Chauve paiera les conséquences de ce revers. La perte de Nantes va déséquilibrer toutes ses défenses et pendant trente-cinq ans, il courra après les événements pour tenter de retrouver une stabilité politique et militaire perdue en 843.

L’attaque va énormément marquer les esprits. Elle a lieu le 24 juin, jour de la Saint-Jean. On a suggéré que les Vikings ont attendu cette date car ils savaient qu’il y aurait un marché, des commerçants et beaucoup de marchandises à butiner. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’attaque fut fulgurante et impitoyable. Les Vikings investirent la ville avec une telle rapidité qu’ils atteignirent la cathédrale avant même que l’office consacré à Jean le Baptiste ne fût terminé. Ils brisèrent les vitraux et tombèrent sur les ouailles rassemblées. Le carnage fut impitoyable et l’évêque Gohart aurait été décapité à son autel en prononçant les mots sursum corda, « haut les cœurs »… Cet assassinat d’un représentant de Dieu, pendant l’office divin, à l’autel, sidéra la chrétienté : les païens s’affichaient comme les envoyés du Diable, une image qu’ils gardent encore douze siècles après les faits… Le message était clair : ils lançaient un défi à la chrétienté.

Gohard

Assassinat de l'eveque Gohard le 24 juin 843 dans la catherdrale saint Pierre de Nantes. Cathedrale de Nantes.

Les chroniques franques vont expliquer ce revers très simplement : les murs de Nantes n’étaient pas réparés ni entretenus, et les gardes présents sur les remparts regardaient la foule des commerçants se pressant dans les murs oubliant de surveiller le fleuve. Ils n’auraient pas vu arriver la flotte ennemie dont les équipages entrèrent par les portes laissées ouvertes ou passèrent grâce à leurs échelles… Cette version mettant la defaite sur le dos des défenseurs de Nantes est peu crédible.

Après la bataille de Fontenoy au cours de laquelle Ricuin, le comte de Nantes, avait péri, Charles le Chauve avait nommé Renaud d’Herbauge, son plus valeureux capitaine, à la tête de la cité ligérienne. Cette nomination était stratégique : Charles le Chauve était en train de procéder au partage de l’Empire avec ses frères. Le partage en préparation allait lui confirmer l’Aquitaine au sud de la Loire, et la Neustrie, au nord ; il récupérerait la Bourgogne à l’est et la Bretagne, à l’ouest. Bref, la Loire était la colonne vertébrale de son nouveau royaume. Depuis la cité nantaise, il pouvait non seulement rayonner sur les quatre pays, mais il acquérait aussi la possibilité d’empêcher les Bretons rebelles d’entrer en contact avec les forces de l’Aquitaine soulevée. Par ailleurs, celui qui contrôlait Nantes contrôlait Noirmoutier et celui qui contrôlait Noirmoutier pouvait arrêter l’hémorragie viking en Aquitaine. Depuis des décennies, on savait que les hommes du Nord faisaient escale sur l’île quand ils descendaient dans le sud. Ils n’avaient pas le choix : la navigation entre Quiberon, leur principale escale dans le sud de la Bretagne, et L’Aiguillon, dans la baie de Poitou ne pouvait être réalisée en une journée et les Vikings ne prenaient pas le risque de longer les côtes de nuit. Il leur fallait faire escale à mi-chemin, une escale qui pouvait durer plusieurs jours en cas de conditions défavorables… Or, à marée basse, il était possible aux guerriers francs de traverser les quatre kilomètres du chenal du Gois à pied sec pour attaquer la flotte au mouillage au Bois de la Chaise. Dès 799, les Francs avaient ainsi massacré cent quinze Danois appartenant à un convoi marchand. Par la suite, il y eut d’autres attaques franques qui causèrent des pertes aux hommes du Nord. Noirmoutier était le point faible de la route scandinave et Nantes la clef-de-voûte de la défense de Francie occidentale. Pour les Francs, il fallait tenir Nantes coûte que coûte. C’est la raison pour laquelle Charles le Chauve y avait nommé Renaud d’Herbauge. Entre 841 et 843, celui-ci poursuivit l’œuvre du comte Ricuin et accéléra la restauration des remparts, des portes, des tours d’une cité si stratégique pour son roi et souvent menacée par les Bretons. Malgré la disparition tragique du comte Renaud d’Herbauge un mois plus tôt – encore une disparition fort opportune qui pourrait être l’œuvre des Vikings en dépit de ce que racontent les chroniques, Nantes, en ce mois de juin 843, était parée pour le siège.

Les Miracles de Saint Martin du Vertou nous proposent une tout autre version, beaucoup plus inconfortable pour le pouvoir royal : « Les Normands dont on n’avait encore jamais entendu parler s’approchèrent des remparts en se faisant passer pour des marchands. Les habitants avaient laissé les portails ouverts. Les pirates entrèrent dans la ville en cachant leurs armes sous leurs vêtements et massacrèrent l’évêque et la population. »

Plan nantes ma2

En 1588, Bertrand d’Argentré complète le récit : « Il y avait dans la cité une grande multitude de gens venant non seulement des environs mais aussi de villes éloignées, qui étaient venus les uns par peur de l’ennemi, les autres pour célébrer le jour Saint. » Les gens étaient entrés dans la ville « par peur de l’ennemi ». Cela signifie que l’attaque viking en cours dans le Pays de Retz, dont on peut imaginer les colonnes de fumée s’élevant dans le ciel vendéen, était visible depuis Nantes et la venue d’assaillants scandinaves dans le sillage des colonnes de réfugiés prévisible. Du coup, la version présentant des gardes placides, inconscients du danger et négligeant de surveiller le fleuve, ne tient pas la route. On peut facilement reconstituer les événements : depuis plusieurs jours, des Normands se faisant passer pour des commerçants étaient venus participer à la grande foire de la Saint-Jean qui se tenait sous les remparts de la cité. Lorsque l’attaque scandinave se déclencha dans le pays de Retz, l’évêque Gohart, seul chef de la cité depuis la disparition du comte, accepta de laisser entrer dans les murs les réfugiés, mais aussi les commerçants : c’était une obligation. Une cité accueillant un marché devait assurer la sécurité des marchands et de leurs marchandises. Les Vikings le savaient parfaitement. Fondus dans la foule des commerçants demandant protection, quelques Vikings triés sur le volet entrèrent dans les murs. Lorsque la flotte se présenta, on ferma les portes et les gardes rejoignirent leur poste de combat sur les remparts. L’armée danoise se mit en position pour l’assaut. Confiants dans la solidité des murs restaurés, s’attendant à un siège de plusieurs semaines qui serait interrompu par l’arrivée des troupes du roi, l’évêque et les officiers se rassemblèrent pour la messe de la Saint Jean. Or, lorsqu’elles lancèrent l’assaut, loin d’être arrêtées par les portes fermées, les troupes scandinaves furent happées par les poternes : les « faux commerçants » avaient pris le contrôle des portes et les avaient ouvertes. Le flot guerrier inonda la cité et l’engloutit en quelques instants.

Cette version ne pouvait être ébruitée : si on avait fait savoir que la cité la mieux fortifiée du royaume était tombée en moins d’une heure sans coup férir, alors le roi n’aurait plus eu aucune légitimité pour lever des impôts finançant des fortifications censées arrêter les Normands. À quoi bon dépenser des fortunes pour fortifier des cités qui tombent malgré leurs remparts ? L’autre élément à cacher était la manière dont les Danois s’étaient introduits dans la cité, déguisés en commerçants. Si l’information avait transpiré, plus aucune cité n’aurait accepté d’organiser de marchés. Tous les marchands auraient été soupçonnés d’être des espions. Les cités auraient fermé leurs portes par peur d’un assaut et n’auraient plus assuré la protection des commerçants. La disparition des marchés aurait plongé l’empire dans un marasme économique effroyable bien plus sûrement que les attaques des hommes du Nord. Il fallait absolument cacher la manière dont Nantes était tombée… Il valait mieux faire passer les Nantais pour des incapables négligents plutôt que d’admettre qu’ils avaient été exemplaires, mais submergés par un ennemi imprévisible et machiavélique.

La prise de Nantes est une victoire stratégique qui déstabilise Charles le Chauve, pourtant, cette fois ci, l’attaque n’a pas été commanditée par Lothaire. Les Vikings n’ont pas choisi le 24 juin seulement parce que c’était jour de marché, mais pour une autre raison. Après la bataille de Fontenoy, Lothaire et ses frères ont continué de s’affronter. Puis, à force de rencontres, ils ont fini par trouver un accord. Cet accord devait être entériné le 24 juillet 843. Il s’agit du traité de Verdun qui partagera l’empire entre Charles le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire, partage donnant naissance à deux nations sœurs, l’Allemagne et la France.

Ils debarquent vikings thumb

Or, si Lothaire obtient la « part du lion » dans le traité de Verdun, c’est en sacrifiant son jeune allié, Pépin II d’Aquitaine. Lothaire laisse tomber son neveu et reconnaît Charles comme légitime roi d’Aquitaine. Il s’agit d’une trahison qui fait voler en éclat la coalition anti-Charles le Chauve. Or Lothaire n’était pas seulement allié avec Pépin. Il était également allié avec Ragnar. En faisant la paix avec ses frères, Lothaire trahit ses alliés du Nord. Cette trahison, Ragnar ne pouvait la laisser impunie. Aussi, lorsque Lothaire ordonne à ses fidèles de respecter une trêve d’un mois avant la rencontre du 24 juillet, une trêve qui débute le 24 juin, jour de la Saint-Jean, Ragnar choisit cette date pour prendre Nantes. Le message adressé à Lothaire est clair : le Saekonung, « le roi des Mers », n’a plus de comptes à rendre au traître, il n’est plus son allié. Il agira désormais de son propre chef. En d’autres termes, Ragnar n’est plus un mercenaire, il vient de déclarer la première guerre viking, sa guerre.

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La prise de Nantes est une déclaration de guerre. Mais c’est aussi un coup terrible porté à la Francie occidentale. L’attaque de 843 a changé le destin de la France. Nantes était faite pour devenir la capitale de Charles le Chauve et donc de la France. Si tel avait été le cas, si la capitale de la France avait été un port, il est probable que la marine française aurait connu une destinée beaucoup plus comparable à celle de l’Angleterre et aurait tenu la dragée haute à la Royal Navy. À Paris, les rois de France ne voyaient pas toujours l’intérêt d’avoir une marine puissante et le sort de celle-ci fluctuait selon les entourages et les personnalités de nos rois ; à Londres, la question ne se posait pas. La Navy était là, ancrée dans la Tamise, sous les yeux du roi. Que le roi ait la fibre maritime ou non, il savait l’état et l’importance de la flotte. Ces pillards sont peut-être « passés comme le vent », mais ils ont façonné comme aucun autre peuple notre identité française.

Nantes était une clé de voûte politique, une capitale naturelle. Le royaume restera virtuellement sans capitale pendant quarante-cinq ans de plus, jusqu’à l’élection du comte de Paris, le premier capétien, en 888.