Tuskaland

5 contre-vérités sur le guerrier viking

1- Le Viking est un vulgaire pillard

« Ils faisaient main basse sur tout ce qui présentait quelque intérêt […] mettaient le feu […] remontaient sur leur bateau, repartaient aussi vite qu’ils étaient venus. »

Régis Boyer, Les Vikings, Perrin, 2002.

Cette vision popularisée par Ernest Lavisse est toujours très en vogue aujourd’hui. Il semblerait que ce mythe soit une création franque. Hincmar de Reims avait participé aux missions d'évangélisation du Nord et connaissait bien les Scandinaves. Lorsque les attaques se développèrent, Hincmar comprit que les Francs ne pourraient arrêter le déferlement venu de la mer.  Il comprit que les Chrétiens ne vaincraient pas les Païens. Aussi plutôt que de raconter la chronique d'une défaite annoncée du Christianisme, il choisit de transformer les Hommes du Nord en fléau de Dieu. On transforma les ennemis en pillards.  En devenant les instruments de Dieu venant châtier les pêcheurs, les Vikings cessaient d'être des adversaires de Dieu, mais devenaient son bras séculier. Ils ne pouvaient plus vaincre. Pour écarter le spectre de la défaite -idéologiquement inadmissible-, il a suffi d'écarter l'idée de guerre. 

Cette lecture présentait un avantage pour les historiens qui se penchèrent sur la question mille ans plus tard :  elle les dispensait  d’étudier la question. L'occasion faidant le larron, il n’y avait rien à expliquer. Les raids crapuleux de pillards n'obéissant à aucune logique, il suffisait de constater. Expliquer les attaques devenait inutile.

Splendide caricature d'un Viking-Lavisse

2- Les Vikings n’ont jamais remporté aucune bataille rangée

« Nulle part on ne saurait leur créditer d’une retentissante victoire militaire… Chaque fois que par un concours malheureux de circonstances, les Vikings se sont vus forcés de livrer bataille en rase campagne, ils ont toujours été battus. Cette règle ne connait pas d’exception. »

Régis Boyer, Les Vikings, Perrin, 2002.

 

Les vikings investissent la Gascogne en 840, écrasent les Sarrasins dans trois batailles autour de Séville en 844, humilient Charles le Chauve sur la Seine en 845. Ils anéantissent le comte de Bordeaux et son armée à Saintes en 845. Ils écrasent Rannoux de Poitiers à Brillac en 852. Il suffit de lire les textes pour trouver des traces de batailles rangées et de retentissantes victoires vikings dès les premières années de l’invasion. Croire que les Vikings ont ravagé l’Europe pendant deux siècles et défié l’empire franc, l’émirat de Cordoue et l’empire byzantin sans jamais vaincre leurs adversaires dans des batailles est une extraordinaire contre-vérité. Le 10 février 880  à Ebstorp « Brun, duc des Saxons et frère de la reine, deux évêques et douze comtes restèrent sur le champ de bataille. Beaucoup de Saxons furent capturés par les envahisseurs qui en chemin ravagèrent la Frise et pillèrent Utrecht. »  En 885, « Ragnold, duc du Maine rassembla en hâte ses gens de guerre dans la Neustrie et la Bourgogne et se porta sur la Seine au devant des Normands. Ceux-ci acceptèrent le combat. Par malheur pour les Francs, le duc Ragnold fut un des premiers qui tombèrent sous les coups des païens. Découragées par la perte de leur chef, ces troupes retournèrent dans leurs foyers, pendant que les Normands commettaient impunément des massacres et des incendies sur le bord de la Seine ». « Non loin de Maestricht, le 16 juin 891, ils battirent complètement les Franconiens, tuèrent l'archevêque Sunderold de Mayence, le comte Arnolphe et un grand nombre de nobles, s'emparèrent du camp allemand, massacrèrent leurs prisonniers, et après cet exploit, revinrent sur Louvain». En 925, « Rollon perdit onze cents hommes, mais Rodolphe fut blessé et le comte Helgaud fut au nombre des morts. Les Francs se retirèrent, laissant les ennemis maîtres du pays.»

Le mur de bouclier

3- Dès qu’il y a résistance, les Vikings renoncent

« Ils n’attaquent jamais un lieu fortifié ou alors à un moment où personne n’est sur ses gardes ».

Régis Boyer, Vie quotidienne, p.103

 

Ils assiègeront Bordeaux pendant plusieurs mois avant que la ville ne tombe en 848. Ils mènent le siège de Luna en 860. En 865, ils s’emparent de Constantinople. En 885, ils assiègent Paris pendant 11 mois… Selon cet auteur, Londres, Lisbonne, Séville, Nantes, Toulouse, Clermont, Limoges, Angoulême, Poitiers, Orléans et Paris trois fois auraient été prises « par surprise ». Nous ne croyons pas que les chrétiens ont été aussi « naïfs ». Les Vikings étaient des maîtres de la ruse et de la poliorcétique, l’art de mener un siège. Personne n’en doute. Nantes n’a pas été prise par surprise en 843. Les Nantais ont vu arriver les Hommes du Nord, ils étaient prêts à les combattre, mais ils ignoraient que des Vikings étaient déjà dans les murs lorsque l’attaque a été lancée. Les Vikings étaient des adeptes de la « Cinquième Colonne ». La surprise était une conséquence de la ruse réussie. Les succès des Hommes du Nord s'expliquent par la minutie avec laquelle ils préparent, programment et coordonnent leurs attaques. Ce qui a fait la force des Vikings, ce n'est pas la surprise, mais le renseignement. Les Vikings étaient des commerçants, avaient des espions, manipulaient leurs adversaires. 

 

Quatrième attaque contre Paris,  885

 

4- Les « armées » vikings comptaient un millier d’hommes au plus

« En tenant compte des possibilités limitées de transport et de l’inutilité pour les Normands de s’encombrer de contingents plusieurs fois supérieurs aux entités adverses, on en arrive à avancer raisonnablement que les bandes danoises devaient compter habituellement de trois à quatre centaines d’hommes et que, comme le suggère P. Sawyer, leur nombre ne dépassa jamais le millier. »

Albert D’Haenens, Les invasions normandes, une catastrophe ?, p.21

Cette estimation est disons-le clairement démentie par les textes. Lorsque Ragnar remonte la Seine en 845 et écrase Charles le Chauve avant de s’emparer de Paris, il l’aurait fait avec un millier d’hommes ? La chronique de Fontenelle et les annales de Saint Bertin nous disent que sa flotte compte 120 navires… Cela fait un minimum de 6 000 hommes auxquels il faut ajouter les troupes qui progressent par voie de terre… En 885, lorsque Sidric attaque Paris, il dispose de 700 navires et de près de 40 000 hommes ce qui n’a rien d’incroyable. Cela fait 50 ans que les invasions sur le continent ont débuté. Si les Vikings disposent d’un chantier naval qui construit 30 unités de combat par an, ils ont les moyens d’avoir construit 1500 langskips en 885… L’erreur commise par les historiens est de croire que les flottes vikings appareillaient chaque printemps de Scandinavie. En réalité, le Rhin fut assailli depuis Walcheren, la Seine fut assaillie depuis Cherbourg, la Loire depuis Quiberon, la Garonne depuis Royan. Autant de bases hivernales capables d’accueillir des flottes importantes et des milliers d’hommes. Il était évident que le corps expéditionnaire scandinave était plus facile à nourrir et loger sur le littoral clément de la riche Gaule qu'en Scandinavie.

 

The viking naval battle of hafrsfjord 872 ad

5- Les moines qui décrivent des flottes de plus de cent navires sont des menteurs

« Ils s'organisent en bandes, en flottes dont le nombre n'atteindra jamais les chiffres exorbitants que nous donnent les clercs pusillanimes»

Régis Boyer, Idées Reçues, 2002, p.31.

 

Ce qu’il y a de remarquable c’est que les ordres de grandeur des flottes scandinaves sont identiques que les témoignages soient le fait de clercs chrétiens ou d’auteurs de langue arabe. 67 navires à Nantes en 843, 120 navires à Paris en 845, 54 navires devant Lisbonne en 844, 80 devant Séville en 844. Ces chiffres ne sont en rien exorbitants. Les Vikings étaient adeptes du système duodécimal. Leurs flottes comptaient régulièrement 120 navires. Prétendre que les clercs d’Europe -et Sarrasins aussi- se sont passé le mot pour tous exagérer à l’unisson les flottes ennemies est une affirmation totalement gratuite et absurde. Ce courant historique, incapable d’expliquer comment les Vikings ont réussi à mettre à flot autant de navires, préfère croire que les moines se sont passé le mot pour exagérer les flottes ennemies… Cette théorie du complot est absurde. Les moines n'ont pas exagéré ni inventé. Si les moines avaient été aussi malhonnêtes, pourquoi n'inventèrent-ils pas le nombre des navires attaquant Rouen en 841, Toulouse en 844, Bordeaux en 848 ? Si les moines ne disent rien, c'est qu'ils n'en savent rien. A contrario, lorsqu'ils ont des témoignages dignes de foi, ils mentionnent le nombre des navires participant à l'attaque.