Tuskaland

Les Rois des Mers, des rois commercants

Les Saekonungar ne régnaient pas sur des royaumes scandinaves, ils régnaient sur les mers. Cette vision poétique du pouvoir laisse de nombreux chercheurs perplexes. Le statut qui s'en rapproche le plus dans notre conception n’est pas celui de roi, mais bien celui d'armateur. Ce roi-armateur possédait une flotte et c'est le potentiel  militaire et commercial de celle-ci qui lui assurait puissance et prestige. Au XVe siècle, le fameux armateur dieppois Jehan Ango était, dans la tradition de ses ancêtres, un roi des mers. Sa flotte, plus puissante que celle de son roi lui permettait de défier Portugais et Espagnols sur les océans et d’envoyer ses navires commercer en Afrique, aux Amériques et aux Indes. Une telle puissance maritime et financière, résolument capitaliste, détachée d'un ancrage territorial, est révolutionnaire pour l'époque et de nombreux historiens médiévistes, ancrés dans la tradition territoriale de la souveraineté, ne parviennent toujours pas à concevoir un tel type de pouvoir chez les Vikings.

Pourtant, cette conception "capitaliste" du pouvoir n'est pas nouvelle. Dans le monde scandinave, la puissance royale ne reposait pas sur un domaine peuplé et cultivé qui assurait des revenus fonciers à son maitre comme c'était le cas dans les sociétés terriennes. Chez les Scandinaves, la puissance politique venait non pas du foncier, mais du douanier. Un roi tenait sa puissance de la route commerciale qu'il contrôlait. Contrôler une route commerciale signifiait posséder un port stratégiquement placé par lequel transitaient des marchandises de valeur. Le roi percevait les droits de douanes sur le transit. Le roi de Danemark n'était autre que le maître de Réric, puis d'Hedeby. Le roi de Suède était le maître de Birka. Charlemagne l'avait bien compris lorsqu'il s’empara du port de Réric dans l'espoir d'abattre financièrement et donc politiquement son adversaire. 

Ces rois des mers qui déferlent sur l'Occident cherchent selon toute vraisemblance eux aussi à prendre le contrôle de routes commerciales et à occuper des ports stratégiquement placés : les attaques contre Dublin, Londres, York, Rouen, Nantes, Bordeaux, Bayonne… toutes ces places idéalement situées disent suffisamment les ambitions de ces rois commerçants. Le commerce, plus que le pillage des monastères –un revenu aléatoire et non renouvelable-, était la motivation profonde de ces Rois des Mers.