Tuskaland

DEBAT : Chronique d'une reconnaisance annoncée.

Alban Gautier, professeur à Caen, reconnaît que l’essentiel des propositions historiques de Joël Supéry sont recevables et légitimes. Il est le premier représentant de l’Establishment à reconnaître les mérites de l’auteur de la « Saga des Vikings ». 

La traite pourrait avoir été au coeur de la guerre commerciale viking. Une principauté scandinave en Gascogne pourrait bien avoir existé.

 

A.G. : « Commençons donc par examiner ses questions et demandons-nous si elles sont recevables. La réponse est, en grande partie, positive. Il est vrai que les travaux sur l’histoire des invasions vikings dans le sud-ouest de la France sont assez peu nombreux et que la question mériterait d’être examinée à nouveaux frais ». (Annales de Normandie)

En clair, Alban Gautier admet que Joël Supéry est dans le vrai quand il déclare que les historiens normands n’ont jamais étudié les invasions au sud de la Loire. Il reconnait aussi que les médiévistes aquitains n’ont pas étudié la question non plus. Le constat de cette double défaillance est la « seule charge » de l’auteur contre les historiens… Or, Alban Gautier ne conteste pas ce point. Il reconnait que les historiens français n’ont jamais étudié les invasions vikings en France. Dont acte.

Alban Gautier reconnaît que les historiens français n’ont jamais étudié les invasions Vikings.

 

A.G : « Il est vrai qu’on peut se demander si l’ampleur, les modalités et les conséquences réelles de la présence des pirates scandinaves en Aquitaine n’ont pas été sous-évaluées par l’historiographie ». (Annales de Normandie)

En gros, il ne conteste pas que les Vikings aient pu investir la Gascogne dès 840 et s’y être installés. Alban Gautier reconnait que l’historiographie -terme moins agressif que les historiens- est manifestement passée à côté des invasions vikings en Aquitaine et que celles-ci auraient pu avoir été beaucoup plus importantes que supposé jusqu’à présent. Cela ressemble à un aveu.

L'invasion de la Gascogne et l'installation scandinave ne sont plus contestées. 

 

A.G: Peut-on repérer dans la documentation des traces de leur présence en particulier de leur activité de la traite ... ? (L'Histoire)

En posant cette question, l'historien admet l'idée que la traite des esclaves vers l'Espagne pourrait bien expliquer l'attrait des Scandinaves pour la Gascogne. Ce faisant, il admet que les invasions pourraient avoir été une guerre commerciale en non le déferlement anarchique de pillards de monastères.

La traite pourrait bien avoir été au coeur de la guerre viking. 

 

A.G: Peut-on repérer dans la documentation des traces de leur présence en particulier ...d'éventuelles constructions politiques ? (L'Histoire)

En  posant la question d'éventuelles traces de "constructions politiques", il admet que la question d'une principauté scandinave en Gascogne est légitime et mérite d'être étudiée. 

Une principauté scandinave en Gascogne pourrait bien avoir existé.

 

A.G : « Il est légitime de se demander si la présence de Vikings en Méditerranée… était liée à leur présence contemporaine en Aquitaine. » (Annales de Normandie)

Jusqu’à présent, personne n’était en mesure d’expliquer de manière convaincante les expéditions vikings en Méditerranée. Et si les commerçants vikings étaient entrés dans la Méditerranée, centre du commerce international depuis l’Antiquité, avec des ambitions commerciales ? Il a fallu qu’Alban Gautier lise la « Saga des Vikings » pour se poser la question… Ces expéditions pourraient-elles avoir été soutenues par les Vikings d’Aquitaine ? Une autre question que le spécialiste trouve intéressante…

Les expéditions en Méditerranée considérées comme insensées jusqu'à présent pourraient s'expliquer par la présence viking en Gascogne.

 

A.G : « Enfin, il n’est pas interdit de s’interroger sur l’existence d’une « grande stratégie » viking, qui permettrait de rendre compte de manière cohérente de la pluralité des raids et des installations en Occident. » (Annales de Normandie)

Aveu extraordinaire ! Jusqu’à présent, lorsque Joël Supéry évoquait une « stratégie européenne », on lui riait au nez ! Et Voilà qu’Alban pense cette piste intéressante à exploiter !

On comprend qu’après avoir lu ce livre « sans intérêt », Alban Gautier est convaincu que le sujet est « vierge », que les Vikings ont bien envahi la Gascogne, qu’ils s’y sont bien installés, qu’ils ont bien eu des visées commerciales en Méditerranée et que les conquérants de la Gascogne ont possiblement appliqué une stratégie à l’échelle européenne.

La question d'une stratégie viking à l'échelle européenne, absurde a priori, devient légitime.

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Lundi 28 mai 2018 

Les vikings n’en finissent pas de susciter les fantasmes… Dans son dernier livre La Saga des Vikings. Une autre histoire des invasions, (Paris, Autrement, 2018), Joël Supéry les imagine en Gascogne. Alban Gautier nous dit pourquoi il faut prendre tout cela avec précautions. Agrégatifs prudence !

Au moment où l’histoire des rapports entre l’Empire carolingien et les mondes du Nord est inscrit au programme de l’agrégation d’histoire, paraît un livre qui prétend révolutionner l’histoire du phénomène viking en France. L’auteur affirme en effet apporter les preuves de la création dans les années 840 et du maintien pendant un siècle et demi d’une principauté viking en Gascogne, dont l’existence aurait bouleversé le cours de l’histoire européenne et dont les conséquences se seraient fait sentir à très long terme, au moins jusqu’à l’époque moderne ; cette principauté aurait été fondée par un clan scandinave bien identifié, dirigé entre autres par le légendaire Björn Côte-de-Fer, qui aurait méthodiquement organisé l’invasion et l’occupation du pays afin de s’assurer la maîtrise lucrative des routes commerciales (en particulier celles de la traite des esclaves) en direction de la Méditerranée islamique et byzantine.

L’auteur pose donc de bonnes questions, qui mériteraient une étude plus fouillée : l’ampleur et l’impact des invasions vikings en Aquitaine a-t-il été sous-évalué dans l’historiographie ? Peut-on repérer dans la documentation des traces de leur présence, en particulier de leur activité de traite et d’éventuelles construction politiques ? Peut-on même repérer un effort concerté de conquête de la part de certains chefs vikings au sud de la Loire ? Ce livre présente toutefois de graves défauts méthodologiques qui obèrent presque entièrement ses conclusions. Parmi les plus saillants, on relèvera principalement une critique des sources effectuée non pas à partir de critères internes et externes visant à l’objectivité, mais en fonction de leur adéquation avec la thèse défendue : d’où une extrême méfiance envers des sources contemporaines d’assez bonne tenue, et un recours systématique à une documentation tardive peu fiable – par exemple, à la prétendue « charte de Lobaner », qui a été demasqué comme un faux grossier depuis le milieu du XIXe siècle. Par ailleurs, l’usage immodéré et peu critique de la toponymie – des dizaines de noms de lieux d’origine scandinave surgissent partout où, de Bayonne à Bernay, des sonorités évoquent le nom de Björn – débouche sur des exagérations telles que les conclusions en sont entièrement faussées.

Alban Gautier

Pour plus de précisions, on renverra le lecteur au compte rendu plus détaillé que Alban Gautier publiera dans un prochain numéro des Annales de Normandie.

http://www.lhistoire.fr/les-vikings-frappent-encore

LE POINT. Les Vikings en Gascogne ? Ce n'est pas un fait historique nouveau !

Le point fr

http://www.lepoint.fr/histoire/les-vikings-en-gascogne-ce-n-est-pas-un-fait-historique-nouveau-25-02-2018-2197711_1615.php

Un ouvrage sur les Vikings manquant de rigueur scientifique a mis en émoi des chercheurs en histoire. Explications avec l'historien Alban Gautier.

Propos recueillis par Anna Breteau

Modifié le  - Publié le  | Le Point.fr

 

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La Saga des Vikings, une autre histoire des invasions. C'est le titre du nouvel ouvrage de Joël Supéry, dont la préface écrite par Michel Onfrayest peu flatteuse pour les historiens. Le 21 février, lors d'une intervention dans l'émission de radio présentée par Franck Ferrand sur l'histoire des Vikings, le chercheur en histoire a fait bondir le milieu universitaire. Et pour cause : Joël Supéry s'en prend ouvertement aux chercheurs spécialistes de l'histoire des Vikings. Dans son allocution, raillée notamment sur les réseaux sociaux, Joël Supéry adopte une méthode scientifique pour le moins controversée, qui aboutit à des conclusions inédites.

Méthode historique, rôle de l'historien, histoire des Vikings, Alban Gautier, professeur d'histoire médiévale à l'université de Caen et spécialiste de l'histoire de l'Europe du Nord au début du Moyen Âge, livre ses analyses et effectue un petit recadrage sur la rigueur exigée du métier de chercheur. Entretien.

Le Point : Vous venez d'achever la lecture de La Saga des Vikings, une autre histoire des invasions, paru le 7 février chez les éditions Autrement. Que vous a inspiré cet ouvrage ?

Alban Gautier : C'est une imposture totale. Ses principales thèses historiques sont absolument fausses. Mais la préface signée par Michel Onfray et l'introduction m'ont étonné plus encore. Que dire de cette idée selon laquelle le milieu historiographique français, notamment celui qui s'intéresse à l'histoire des Vikings, s'apparente à « une mafia » ? Les historiens sont présentés comme des rats de bibliothèque qui travaillent dans leur coin et refusent toute remise en question. C'est le type d'arguments qui paralyse immédiatement le débat : si je réfute ces accusations, on m'accusera de faire partie de cette mafia et de la défendre... Cette préface donne déjà le ton du livre.

Une des hypothèses principales de cet ouvrage concerne la présence de Vikings en Gascogne, dans le sud-ouest de la France. Est-ce un fait historique nouveau ?

Il est vrai qu'il y a très peu de travaux historiques sur la présence des Vikings dans le sud-ouest de la France. Un champ historique peu exploité pour l'instant pour la bonne raison que nous disposons de peu d'archives sur la présence viking dans le golfe de Gascogne ou au sud de la Charente. Mais ce n'est pas un fait historique nouveau. Nous savons depuis longtemps qu'il y a eu des raids vikings au sud de la Loire : Bordeaux a, par exemple, été pillée. Certains de ces raids sont allés jusqu'à Toulouse, ainsi que sur les côtes du Pays basque. Mais le déficit d'archives est énorme concernant ces régions.

Pourquoi associe-t-on habituellement les Vikings à la Normandie ?

Dès la fin du VIIIe siècle, des groupes de Vikings ont attaqué les côtes de la France actuelle et, plus largement, de l'Europe atlantique et baltique. Attaques suivies par une série de raids et de pillages en Normandie, mais aussi en Bretagne, en Picardie et dans le Nord-Pas-De-Calais. Mais la présence viking en Normandie a une particularité par rapport aux autres régions. Au début du Xe siècle, le grand chef viking Rollon y a conclu un accord durable et plutôt stable avec le pouvoir royal franc. En échange d'une fidélité aux Francs et d'une conversion au christianisme, il a reçu un titre de comte et une autorité totale sur la région de Rouen. Un accord à l'origine du fameux duché de Normandie. Des accords comparables ont été tentés dans d'autres régions, sans succès. C'est pourquoi l'histoire des Vikings est traditionnellement associée à la Normandie.

Joël Supéry prend des documents qui retranscrivent des légendes comme fiables. 

Joël Supéry base une grande partie de ses hypothèses de travail sur la toponymie... L'étude de la toponymie peut-elle, seule, accréditer des hypothèses de travail ?

Cela peut, mais ce n'est pas le cas ici ! Il considère dans cet ouvrage que les noms de lieu dans le quart sud-ouest de la France sont d'origine viking. Par exemple, dès que le nom d'une commune ou d'une région contient les lettres « t », « l » et « b », il viendrait du mot viking scandinave « trelleborg », qui signifie « la forteresse des esclaves ». De la même manière, un nom qui contiendrait à la fois les lettres « b » et « n » viendrait du chef viking Bjorn. C'est largement surinterprété pour conclure, in fine, à une prétendue « conquête » viking. C'est totalement fantaisiste.

Une des principales thèses de Joël Supéry dans son ouvrage est de réfuter l'idée selon laquelle les Vikings étaient une armée de pillards, qui envahissaient de manière sporadique et peu concertée. Les Vikings, en réalité, auraient créé une principauté. Qu'en pensez-vous ?

C'est une hypothèse absolument fausse. Toutes les données dont on dispose sur la civilisation scandinave de l'époque réfutent l'idée d'un pouvoir central en Scandinavie, il n'y a pas une coalition suffisamment importante pour pouvoir coordonner les mouvements de « raid » des Vikings lorsqu'ils atteignent les côtes normandes et bretonnes. Nous disposons de documents, d'inscriptions, de chroniques, d'annales qui vont dans ce sens... Certains de ces documents d'archives venus d'Angleterre ou du royaume franc montrent que les Vikings se font une concurrence rude et brutale. Il n'y a pas de pouvoir central. Concernant la Gascogne, en revanche, il est tout à fait possible que ces phénomènes de pillage aient été plus importants que précédemment estimé par les historiens. Il y a un déficit de documents, donc c'est une hypothèse tout à fait audible. Mais il n'y a pas de conquête, pas de création d'une principauté viking... Il y en aurait des traces dans la documentation.

Quels problèmes de méthode cet ouvrage d'histoire pose-t-il  ?

Il y en a plusieurs, et ils sont de taille. Tout d'abord, l'histoire des Vikings implique des compétences linguistiques particulières. Il faut pouvoir lire des textes en latin mais aussi en vieil anglais, par exemple. Joël Supéry n'hésite pas à utiliser des textes écrits en ancien français ou en occitan, une langue utilisée beaucoup plus tardivement dans l'histoire de France. Les archives sur lesquelles il se base me laissent penser qu'il n'a pas ces compétences. Il y a un exemple très parlant dans cet ouvrage : il essaie d'expliquer l'origine du nom Capbreton, commune des Landes. Il explique que, au départ, ce nom signifiait « le port d'Albert », et que son écriture aurait évolué au fil du temps, jusqu'à devenir « Capbreton ». Sauf qu'il occulte totalement le fait que les lettres et les mots ne se formaient pas du tout de la même manière au Moyen Âge ! Par ailleurs, en feuilletant sa bibliographie, on se rend compte qu'il utilise très peu les travaux d'historiens pour appuyer ses propos, notamment ceux de chercheurs espagnols ou anglais très intéressants. Il prend des documents qui retranscrivent des légendes comme fiables. L'invasion des Vikings est truffée de légendes, c'est là qu'un travail ultra-rigoureux sur l'authenticité des documents d'archives est nécessaire.

Quelque chose de cohérent n'est pas forcément vrai. 

Quel rapport cet ouvrage entretient-il avec les documents d'archives ?

Au lieu de se soumettre à la vérité des documents, Joël Supéry ne se soumet qu'à son hypothèse de départ. Il n'utilise donc que les documents qui vont venir appuyer cette thèse, et écarter tous ceux qui pourraient la remettre en question ou les considérer comme biaisés. Son seul critère de jugement face au document, c'est la capacité de ce dernier à confirmer son hypothèse. À partir du moment où il y a une affirmation que vous cherchez à prouver par tous les moyens, vous n'êtes plus dans la posture d'un chercheur. Il va même jusqu'à utiliser des faux grossiers, reconnus comme faux par de multiples historiens. Notamment un document datant du XIXe siècle, un texte écrit en dialecte gascon et unanimement reconnu par les spécialistes comme faux.

Quelle doit être la posture de l'historien, du chercheur, face au document d'archives ?

L'une des bases du travail scieCollerntifique, c'est la critique des sources. C'est-à-dire une évaluation, la plus sincère et la plus objective possible, pour mesurer le degré de fiabilité d'un document. Ce sont des critères qui ne dépendent pas de ce que l'on cherche à démontrer, mais qui dépendent du document lui-même. L'histoire n'est jamais totalement objective, mais c'est une science qui a adopté des méthodes qui tendent vers le plus d'objectivité possible. Une méthodologie mise en œuvre depuis le XVIIIe siècle, et peu à peu admise par l'ensemble de la communauté scientifique. Par exemple, si un document date du IXe siècle (période de l'invasion viking), il a plus de chances d'être fiable que s'il est écrit au XIVe siècle. Idem si plusieurs documents décrivent la même réalité. Si le texte est écrit dans la bonne langue, la langue utilisée à l'époque des faits, c'est aussi un signe d'authenticité. Un historien émet des hypothèses et cherche ensuite à les mettre à l'épreuve des documents. Il faut se soumettre à une certaine rigueur. N'oublions pas que l'histoire est une science.

Cet ouvrage est-il totalement invraisemblable ?

Sa vraie force, c'est justement sa cohérence. Michel Onfray lui aurait dit – tel qu'affirmé dans son introduction : « Votre interprétation est tellement cohérente que vous ne pouvez pas vous tromper. » En termes épistémologiques, c'est très alarmant. Quelque chose de cohérent n'est pas forcément vrai. Le créationnisme aussi est très cohérent, nonobstant complètement faux. Mais, en faisant des historiens travaillant sur les Vikings les membres d'un clan refusant toute remise en question et soumis à des préjugés historiques, on paralyse totalement le débat. C'est tout sauf une approche scientifique.

Est-on face à une fake news ?

Non, je parlerais plutôt de pseudo-histoire. En écartant les documents qui pourraient mettre en péril son hypothèse et en expliquant que son hypothèse n'a jamais été envisagée parce que les rois francs voulaient oublier cette histoire peu glorieuse, c'est un argument imparable. Imparable, car invérifiable, infalsifiable. Pour vous donner un exemple plus parlant : c'est comme si vous affirmiez que les extraterrestres ont construit les pyramides. Vous allez entasser tous les indices pouvant accréditer cette affirmation et volontairement omettre tous ceux pouvant l'infirmer. En ajoutant que, si cette thèse n'est pas sortie plus tôt, c'est parce qu'on vous cache la vérité...

Êtes-vous inquiet de voir que ce type d'ouvrages se disant « historiques » investit l'espace public ?

Ce qui m'inquiète surtout, c'est que ce livre paraît chez un éditeur réputé sérieux, qui publie des ouvrages de qualité et qui dispose d'un comité scientifique. Je n'arrive pas à comprendre qu'ils diffusent ce type de théories totalement fantaisistes.